Des gardes du corps qui se penchent systématiquement sous la voiture pour vérifier qu’elle n’est pas piégée. Des enfants qui doivent porter un collier pour les distinguer des autres parce qu’ils ont utilisé la langue espagnole dans la cour de récréation, alors que c’est interdit. Des conseillers municipaux qui habitent à des dizaines de kilomètres de leur commune et qui se rendent aux réunions escortés par la police. Des étudiants qui perturbent des cours au nom de la lutte armée. Des familles de victimes d’un assassinat qui sont stigmatisées. Et le portrait des assassins qui trône au beau milieu de la place communale. Des journalistes menacés, des entrepreneurs rackettés au nom de « l’impôt révolutionnaire », des policiers obligés de porter une cagoule pour simplement faire respecter la paix publique, des militants des droits de l’Homme qui n’osent pas s’aventurer dans certains quartiers…
Non, nous ne décrivons pas une lointaine tyrannie ou une brutale dictature telle que l’histoire en a tant connue. Cette réalité, aussi méconnue voire inimaginable soit-elle, s’inscrit au cœur de notre Europe démocratique, au Pays Basque espagnol. Bien sûr, nous connaissons tous la sanglante épopée de l’ETA, les attentats à la bombe, les revendications d’indépendance, les arrestations au Pays Basque français… mais nous ne réalisions pas combien, au-delà de ces faits médiatisés, c’est tout un peuple qui vit dans une atmosphère permanente d’intimidation et d’oppression. Une atmosphère de plomb qui pèse lourdement sur la vie démocratique et citoyenne. Une menace constante qui s’insinue dans tous les réseaux d’une société. Un totalitarisme feutré qui empoisonne les existences et les engagements.
Pourtant, le Pays Basque espagnol, la région la plus prospère du Royaume, connaît un statut d’autonomie exceptionnel propre à satisfaire bien des exigences nationalistes qui se dressent dans d’autres contrées de l’Union Européenne. Les compétences du gouvernement basque sont extrêmement larges et près de 90 % des recettes fiscales sont réaffectées au profit exclusif des basques. Nous sommes là bien loin d’une solidarité entre les régions riches et les régions plus pauvres comme l’Andalousie. Et c’est le pouvoir central de Madrid qui finance les grandes infrastructures. Même constat pour le développement de la culture. La langue basque, si singulière, est omniprésente dans l’enseignement, même si la majorité de la population parle le castillan. Alors que vouloir de plus ? La constellation complexe des partis nationalistes basques décline toute l’échelle des revendications, de l’approfondissement complet de l’autonomie à l’indépendance du pays mythique des basques, qui inclut la Navarre et le pays basque français. Et toute l’échelle des stratégies de conquête du pouvoir, de l’élection démocratique au terrorisme, comme l’ont encore démontré les élections régionales de ce 1er mars.
Pendant près de cinq jours, en ce mois de février, nous avons sillonné les routes de cette région, de Bilbao à San Sébastian, de Mondragon à Guernica, en allant à la rencontre d’associations de victimes, d’entrepreneurs, de journalistes, de professeurs ou d’élus des partis socialiste et populaire, sous constante protection policière. Nous avons été révoltés par tous ces récits de menaces permanentes, de vies sous surveillance, d’entraves à la liberté d’expression et de circulation, de discriminations à l’embauche, d’obstacles à l’exercice du droit de vote. Nous avons été émus par les récits poignants nous racontant l’assassinat l’année dernière d’un conseiller communal de plusieurs balles, les meurtres d’un policier et d’un avocat exprimés douloureusement par leur veuve, la survie d’une victime d’un attentat, désormais handicapé pour la vie. Nous avons été indignés par la propagande nationaliste radicale, omniprésente, dont certaines affiches appellent clairement à l’usage de la violence contre les forces de l’ordre et certains élus ou partis politiques. Nous avons été admiratifs face à ceux qui, au péril de leur vie et sous une insupportable humiliation, tentent de participer à une vie démocratique normale.
Car tous nos interlocuteurs ont mis en avant l’impérieuse nécessité de délégitimer la violence qui gangrène la société basque. De l’obligation de condamner le terrorisme, ce que nombre d’élus des partis nationalistes radicaux au pouvoir se refuse à faire. De lever les terribles ambiguïtés qui présentent la situation comme un conflit légitime avec l’Etat espagnol. D’arrêter l’isolement et la stigmatisation des familles des victimes dont les portraits de leurs meurtriers ornent certains murs en « héros » de la nation basque. De s’opposer au langage du politiquement correct qui impose de dire « Etat espagnol » et non « Espagne ». De permettre aux victimes du terrorisme de témoigner dans les écoles…
Notre rencontre avec la réalité basque fut un choc. Dans le pays de Guernica, symbole de la barbarie fasciste, nous ne pouvions imaginer un tel renversement des valeurs. Au cœur de l’Europe démocratique, au pied de la beauté des Pyrénées, nous ne pouvions concevoir un tel degré de violence physique, psychologique et symbolique. Si légitimement prompts à dénoncer et à condamner les atteintes aux droits de l’homme sur d’autres continents, nos yeux emplis d’indignation avaient oublié de regarder à côté de chez nous, au sein de notre espace de liberté, de justice et de démocratie. Puisse ce modeste témoignage contribuer à une réelle solidarité avec ce peuple qui, à 1000 kilomètres de nos petites querelles, est la victime du fanatisme nationaliste.
Georges Dallemagne (Député CDH)
Jean Cornil (Député PS)
Christine Defraigne (Sénatrice MR)
Isabelle Durant (Sénatrice Ecolo)
Marie Nagy (Conseillère communale Ecolo à Bruxelles-Ville)
Jean Spinette (Président PS du CPAS de St Gilles)
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